ÉtabliDébattuSpéculatif
Une expérience de pensée vieille de soixante ans vient d’être réalisée en laboratoire — et son résultat suggère que deux observateurs peuvent avoir raison en se contredisant.
Dans les années 1960, le physicien Eugene Wigner imagine un scénario troublant. Son ami, enfermé dans un laboratoire, mesure l’état d’une particule quantique : pour lui, le résultat est acquis, définitif — disons « pile ». Mais Wigner, resté dehors, n’a reçu aucune information. Pour lui, les règles de la mécanique quantique sont formelles : le laboratoire entier — particule, appareil et ami compris — demeure dans une superposition de « pile » et « face ». Deux descriptions du même événement, toutes deux correctes selon la théorie, et pourtant incompatibles. Qui a raison ?
Du paradoxe de salon au banc d’optique
Pendant un demi-siècle, l’ami de Wigner est resté une expérience de pensée — un casse-tête pour séminaires de philosophie. Puis, en 2019, une équipe de l’université Heriot-Watt d’Édimbourg (Proietti et ses collègues) l’a matérialisé sur un banc d’optique, dans une version étendue du scénario utilisant six photons intriqués. Les « amis » y sont des photons jouant le rôle d’observateurs miniatures, dont les mesures sont elles-mêmes mesurées de l’extérieur. Établi
Le verdict expérimental est net : en posant deux hypothèses raisonnables — la localité (pas d’influence instantanée à distance) et le libre choix de l’expérimentateur —, les corrélations observées violent une inégalité que tout monde à « faits objectifs » devrait respecter. Autrement dit : deux observateurs peuvent légitimement attribuer des valeurs incompatibles au même événement quantique. Établi (le résultat expérimental lui-même)
Ce que ça veut dire — et ce que ça ne veut pas dire
Attention au vertige facile. L’expérience ne prouve pas que « la conscience crée la réalité » — les « amis » sont ici des photons, pas des esprits. Et les auteurs le soulignent eux-mêmes : plusieurs interprétations de la mécanique quantique restent parfaitement compatibles avec le résultat. On peut sauver les faits objectifs en sacrifiant la localité ; on peut garder la localité en admettant que les faits sont relatifs à l’observateur — c’est la voie de la mécanique relationnelle de Rovelli ; on peut aussi multiplier les mondes. Ce que l’expérience ferme, c’est le confort d’avoir les trois à la fois : localité, libre choix et faits universels. Il faut en abandonner un. Lequel ? Le débat est entier. Débattu
Rappelons enfin que l’idée d’un rôle causal de la conscience dans la mesure — un temps défendue par Wigner lui-même, avec von Neumann — est aujourd’hui très minoritaire, et que Wigner l’avait d’ailleurs abandonnée. Le monde se concrétise-t-il, en partie au moins, sous le regard qui l’interroge ? La question, elle, n’a jamais été aussi expérimentale. Débattu
Ce qui est établi : le résultat à six photons et l’incompatibilité des trois hypothèses réunies. Ce qui est débattu : laquelle abandonner. Ce qui serait spéculatif : en conclure que l’esprit fabrique le monde.
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L’observateur, l’interaction et la réalité relationnelle
Le Baiser Quantique, dans la collection L’Univers dévoilé, consacre un chapitre entier à l’univers relationnel — et à ce que l’ami de Wigner fait à notre idée du réel.
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