ÉtabliDébattuSpéculatif
Le premier volet racontait comment la vitesse de la lumière a cessé d’être une mesure pour devenir une définition. Celui-ci descend d’un étage : bien avant 1983, la mesurer sur un trajet simple était déjà impossible, pour une raison qui n’a rien de technique. Le théorème qui devait clore l’affaire a été attaqué par une objection fausse — et c’est l’erreur de cette objection qui a désigné le vrai point faible.
Le cercle, en une phrase
Toutes les mesures historiques de la vitesse de la lumière, de Fizeau aux lasers stabilisés, portent sur un aller-retour : le signal part, se réfléchit, revient, et une seule horloge suffit à le chronométrer. Mesurer la vitesse aller simple exigerait deux horloges distantes préalablement accordées ; or la procédure d’accord standard, celle qu’Einstein pose en 1905, consiste à poser que la lumière met le même temps à l’aller et au retour. Établi
Reichenbach a donné à cette latitude sa notation. Un signal quitte A, se réfléchit en B, revient à A : on peut déclarer simultané de l’événement de B n’importe quel instant intermédiaire, repéré par un paramètre compris strictement entre zéro et un. La synchronisation d’Einstein, c’est la valeur un demi — le milieu exact. Les autres ne sont pas interdites par la physique : elles rendent la lumière plus rapide dans un sens que dans l’autre, sans qu’aucune expérience puisse s’en apercevoir. Établi
Un livre que sa traduction a amputé
La thèse porte un nom : conventionnalité de la simultanéité. Reichenbach la développe dans Philosophie der Raum-Zeit-Lehre, paru chez de Gruyter à Berlin et Leipzig en 1928 — trois cent quatre-vingts pages, préface datée d’octobre 1927. L’édition que le monde anglophone cite est pourtant la traduction publiée chez Dover en 1958 par Maria Reichenbach, seconde épouse de l’auteur, et John Freund. Établi
Elle n’est pas complète. Il lui manque un appendice d’une cinquantaine de pages sur l’extension weylienne de la géométrie de Riemann et l’interprétation géométrique de l’électromagnétisme : l’historien Marco Giovanelli en a retrouvé, dans les archives de Pittsburgh, une traduction restée inédite, et l’a rétablie. Cinquante pages, dans un livre qui en consacre une soixantaine à la relativité générale : ce n’est pas une coupe d’éditeur, c’est un pan de l’appareil mathématique. Reichenbach en avait discuté un premier état avec Einstein dès 1926. C’est pourquoi le carnet cite ici l’original allemand. Établi
Toutes les échappatoires sont circulaires
On a cherché, pendant un siècle, un protocole qui livrerait la vitesse aller simple sans rien présupposer. Wesley Salmon en a passé plusieurs en revue en 1977. L’un des plus séduisants : faire exploser au milieu du trajet un objet en deux fragments de masses égales, et déclarer simultanées leurs arrivées aux deux bouts. L’argument s’effondre, montre-t-il : la formulation standard de la conservation de la quantité de mouvement fait elle-même appel à des vitesses aller simple — donc à des horloges déjà accordées. Établi
Allen Janis, puis John Norton, ont généralisé le diagnostic : tous ces protocoles échouent nécessairement. Décrivez la manipulation avec des horloges réglées de façon non standard — la relativité restreinte tout entière a été réécrite ainsi par John Winnie dès 1970 — et les lois familières prennent des formes inhabituelles sans qu’aucune contradiction apparaisse. La comparaison des deux descriptions révèle où le protocole avait glissé, sans le dire, l’hypothèse qu’il prétendait établir. Des revues sérieuses continuent pourtant d’en accepter : l’American Journal of Physics en a publié un en 2009. Établi
Le théorème qui devait clore le débat
En 1977, David Malament démontre un résultat qui semble trancher. Donnez-vous la seule relation de connectibilité causale — la liste de ce qui peut atteindre quoi, sans distances ni durées — et la ligne d’univers d’un observateur inertiel. Si une relation de simultanéité se définit à partir de ces deux ingrédients, si elle est une relation d’équivalence, si elle n’est pas la relation universelle et si elle relie au moins un point de cette ligne à un point extérieur, alors c’est nécessairement la synchronisation d’Einstein. Un demi, et rien d’autre. Établi
Attention à l’homonyme : Malament a publié deux articles en 1977. Celui-ci, dans la revue Noûs, porte sur la simultanéité. L’autre, dans le Journal of Mathematical Physics, établit que la structure causale détermine la topologie de l’espace-temps — c’est le sujet de Le cône contient presque tout, paru ici le 29 juillet. Même auteur, même année, deux théorèmes qu’on confond mécaniquement. Établi
Plusieurs commentateurs ont tenu l’affaire pour close — Roberto Torretti en 1983, John Norton dans un manuel de 1992 : contre toute attente, écrivent-ils en substance, la thèse des théoriciens causaux du temps est fausse. Débattu
L’objection fausse qui a désigné le point faible
En 1998 paraît la mise au point de référence sur un siècle de débats : quatre-vingt-huit pages dans Physics Reports, signées Anderson, Vetharaniam et Stedman. Aux pages 124 et 125, elle affirme que la démonstration de Malament est erronée. Allen Janis, qui tient sur le sujet l’article de l’encyclopédie philosophique de Stanford, tranche sans détour : ils se trompent. Débattu
Et il ajoute la remarque qui fait tout le prix de l’affaire. La nature de leur erreur met en lumière ce que personne n’avait souligné : la démonstration repose sur une relation causale symétrique dans le temps, et elle ne tiendrait plus si l’on dotait l’espace-temps d’une orientation temporelle — si l’on distinguait, dans la structure elle-même, le futur du passé. Une objection fausse a rendu le service qu’aucun assentiment n’avait rendu : elle a montré sur quel gond le théorème tournait. Débattu
Le deuxième tome de la collection cite cette revue comme la mise au point de référence, et elle l’est. Il ne dit pas qu’elle se trompe sur ce point. Le carnet le dit ici.
L’axiome que personne n’avait justifié
Un an plus tard, Sahotra Sarkar et John Stachel posent la question dans leur titre même : Malament a-t-il prouvé la non-conventionnalité de la simultanéité ? Leur réponse tient à ce gond. Rien, physiquement, n’oblige à exiger qu’une relation de simultanéité soit invariante par renversement du temps. Cette exigence, on l’avait imposée sans la justifier. Débattu
Ôtez-la, et l’unicité tombe. Fixez un événement quelconque, puis déclarez simultanés deux événements pris sur son cône de lumière passé — ou deux événements pris sur son cône futur : tous les autres critères de Malament restent satisfaits. Mieux : parmi les relations admissibles, la synchronisation standard est la seule qui ne dépende pas de la position de l’observateur, et les relations de demi-cône les seules qui ne dépendent pas de son mouvement. Le théorème ne prouvait pas l’unicité de la simultanéité einsteinienne : il prouvait son unicité sous une condition dont nul n’avait discuté le bien-fondé. Débattu
La relation de cône passé revient à dire : est simultané ce qui est vu ensemble. Einstein l’avait envisagée en 1905 et écartée, parce qu’elle dépend de l’endroit où se tient l’observateur — Sarkar et Stachel le relèvent eux-mêmes. Les héritiers de Reichenbach ne l’aiment pas davantage : elle déclare simultanés des événements causalement reliables. L’issue est paradoxale — l’unicité tombe, et aucune rivale n’est désirable. Débattu
Où en est la dispute
Adolf Grünbaum a publié en 2010 une réplique détaillée : il reproche au théorème de postuler que la simultanéité soit une relation d’équivalence — objection déjà faite par Michael Redhead — et reprend un argument de Janis : le théorème délivre à chaque observateur inertiel sa propre synchronisation unique, latitude identique à celle du paramètre de Reichenbach. D’autres ont attaqué ailleurs — Ben-Yami sur la relation causale, Giulini sur le groupe d’invariance, Rynasiewicz en 2012 par un rapprochement avec la liberté de jauge. Verdict de l’encyclopédie en 2018 : le débat est loin d’être réglé. Débattu
La dispute n’a aucune conséquence expérimentale — aucun choix de convention ne modifie une observation — et c’est ce qui la rend interminable. Ce qu’elle expose est ailleurs : l’algèbre de Malament n’a jamais été contestée ; ce qui s’est disputé cinquante ans durant, ce sont les conditions qu’on avait accepté de poser avant de calculer. Depuis 1983, le cercle est d’ailleurs scellé par décret : la définition du mètre fixe la valeur de la vitesse de la lumière, et plus aucune expérience ne peut même prétendre la mesurer.
Prolonger la lecture
Ce que devient le temps quand on cesse de le supposer donné : conventions, cônes, flèches et horizons.
Le dossier L’Étoffe du Temps, dans la collection L’Univers dévoilé, part de cette question — la vitesse de la lumière est-elle une chose ou une convention ? — et la suit jusqu’aux confins de la cosmologie.
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