ÉtabliDébattuSpéculatif
Pendant sept ans, deux théories rivales de la conscience se sont préparées à un duel. Leurs propres défenseurs ont écrit d’avance les prédictions qui pourraient les faire tomber, puis ont confié l’expérience à des arbitres neutres. En juin 2025, le verdict est tombé dans Nature : ni l’une ni l’autre n’a gagné. Et c’est peut-être la meilleure nouvelle qu’ait connue la science de la conscience.
Deux cartes du cerveau conscient, incompatibles
La question est ancienne : où, dans le cerveau, une expérience devient-elle consciente ? Deux réponses dominent, et elles ne se ressemblent pas.
La théorie de l’espace de travail neuronal global (GNWT), portée par Stanislas Dehaene, place le siège de la conscience à l’avant du cerveau. Quand une information devient consciente, elle serait diffusée d’un coup à travers de vastes réseaux, avec une bouffée d’activité — une « ignition » — dans le cortex préfrontal. La conscience, ici, c’est la mise en commun : une information devient consciente quand elle est rendue disponible à tout le système. Débattu
La théorie de l’information intégrée (IIT), portée par Giulio Tononi, place ce siège à l’arrière, dans une « zone chaude » temporo-pariéto-occipitale. Pour l’IIT, un système est conscient dans la mesure où il intègre l’information — où le tout porte davantage que la somme de ses parties. La conscience, ici, c’est le tissu des connexions : elle dépend d’une synchronisation soutenue à l’arrière du cerveau. Débattu
Les deux théories avaient chacune accumulé des preuves de leur côté. Ce qu’elles n’avaient jamais fait, c’est s’affronter dans une même expérience, sur des prédictions fixées à l’avance. Établi
Une collaboration adverse : signer sa réfutation avant l’expérience
L’idée est aussi simple qu’inhabituelle. Plutôt que de laisser chaque camp interpréter après coup des données ambiguës, on demande aux défenseurs des deux théories de se mettre d’accord, avant toute mesure, sur ce que chaque théorie prédit et sur ce qui la mettrait en défaut. Puis on confie l’exécution à un consortium neutre, qui n’a d’intérêt dans le résultat d’aucun camp.
C’est ce qu’a fait le Cogitate Consortium : un design expérimental et des prédictions divergentes préenregistrés, développés conjointement par les proposants et par une équipe tierce. Signer d’avance ce qui vous réfuterait, c’est se rendre vulnérable — et c’est précisément le but. Établi
Le protocole : 256 participants regardent des images de quatre catégories (visages, objets, lettres, faux caractères), présentées pour des durées variables de 0,5 à 1,5 seconde. L’activité cérébrale est enregistrée par trois techniques complémentaires — IRM fonctionnelle, magnétoencéphalographie et électroencéphalographie intracrânienne. Trois prédictions rivales sont testées : où l’information consciente se trouve, comment elle se maintient dans le temps, comment les régions communiquent. Établi
Le verdict : deux théories touchées, aucune coulée
Les résultats, publiés dans Nature le 5 juin 2025, s’accordent avec certaines prédictions des deux camps — puis mettent en défaut un point central de chacun. Établi
Contre l’IIT : la synchronisation soutenue à l’arrière du cerveau, que la théorie tient pour la signature même de la conscience, n’a pas été observée entre les aires visuelles précoces et intermédiaires. Or c’est le cœur de la thèse : si la conscience est l’intégration de l’information dans la zone chaude postérieure, cette intégration devrait se voir. Elle ne s’est pas vue. Débattu
Contre la GNWT : le cortex préfrontal portait bien certaines informations conscientes — la catégorie générale d’un objet, par exemple — mais pas d’autres pourtant clairement perçues, comme l’orientation d’un stimulus ou son identité précise. Surtout, l’« ignition » attendue au moment où le stimulus disparaît n’a pas eu lieu, ce qui fragilise l’idée que cette bouffée soit nécessaire au maintien de la conscience. Débattu
Pooler les signaux préfrontaux dans les analyses n’améliorait pas — et parfois dégradait légèrement — la capacité à décoder le contenu conscient. Un résultat qui va à l’encontre du rôle central que la GNWT accorde au préfrontal. Débattu
Pourquoi un match nul est une victoire
On pourrait lire ce résultat comme un échec : sept ans d’efforts, et pas de gagnant. C’est l’inverse. Les auteurs le disent nettement — l’objectif n’était pas de couronner un vainqueur, mais de relever le niveau d’exigence sur la façon dont on teste une idée. Une théorie qui accepte d’être réfutée d’avance, et qui l’est en partie, a fait avancer la connaissance davantage qu’une théorie qui se protège. Établi
Les difficultés relevées, notent les auteurs, ne s’arrêtent d’ailleurs pas à ces deux théories : elles touchent toute théorie qui partagerait certaines des prédictions testées ici. Et l’histoire n’est pas close : le consortium finalise déjà une seconde expérience à grande échelle, avec l’ensemble des données rendues librement accessibles. Débattu
Le statut, en une phrase. Rien ici n’est tranché sur la nature de la conscience — et c’est le sujet. Le résultat solidement établi, c’est la méthode : deux théories rivales, des prédictions préenregistrées, un arbitre neutre, et un verdict que personne ne pouvait contester après coup. Ce que chaque théorie devient, en revanche, reste débattu.
Prolonger la lecture
Quand la conscience devient un objet de mesure, et non plus seulement de spéculation.
Le dossier Le Baiser Quantique, dans la collection L’Univers dévoilé, explore ce que l’information, la mesure et l’expérience subjective font à notre image du réel — là où la physique du XXe siècle a cessé de pouvoir tenir l’observateur à l’écart.
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