L’Univers dévoilé

La physique moderne, sans équations

Benoît Mandelbrot : combien mesure la côte de la Grande Bretagne ?

ÉtabliDébattuSpéculatif

Combien mesure la côte de la Grande Bretagne ? La question a l’air d’une colle pour écolier. Elle a pourtant fait vaciller une certitude vieille comme la géométrie : qu’une longueur existe indépendamment de celui qui la mesure. L’homme qui l’a posée sérieusement, Benoît Mandelbrot, en a tiré une géométrie nouvelle — et, sans le dire, la démonstration mathématique d’une maxime que ce carnet a déjà racontée : la carte n’est pas le territoire.

Une question d’enfant que personne n’avait prise au sérieux

Dans les années 1920, le météorologue anglais Lewis Fry Richardson compare les encyclopédies de plusieurs pays et découvre une bizarrerie : l’Espagne et le Portugal ne donnent pas la même longueur à leur frontière commune — l’écart atteint vingt pour cent. Ni erreur ni négligence : chaque pays a simplement mesuré avec une règle différente. Richardson en tire une formule empirique reliant la longueur mesurée à la taille de l’instrument, publiée à titre posthume en 1961 dans un article que presque personne ne lit. Établi

Presque personne — sauf un mathématicien atypique du centre de recherche IBM de Yorktown Heights, qui y reconnaît le fil d’une idée qu’il poursuit depuis des années à travers les prix de la Bourse, les crues du Nil et les erreurs de transmission téléphonique. Établi

De Varsovie à Yorktown Heights

Benoît Mandelbrot naît à Varsovie le 20 novembre 1924, dans une famille juive lituanienne qui émigre à Paris en 1936. La guerre le disperse vers Tulle, où il survit caché, études interrompues. Son oncle Szolem Mandelbrojt, professeur au Collège de France, l’oriente vers les mathématiques — mais le neveu refuse l’abstraction pure de l’école bourbakiste qui règne alors en France. Polytechnique, un passage par Caltech, un doctorat à Paris en 1952, puis, en 1958, le choix qui scandalise ses pairs : il quitte l’université pour IBM. C’est là, à l’écart des chapelles académiques, qu’il aura la liberté de chercher ce qu’aucune discipline ne réclamait. Établi

1967 : la longueur dépend de la règle

L’article paraît dans Science le 5 mai 1967, sous un titre qui est déjà tout un programme : « How Long Is the Coast of Britain? ». La réponse de Mandelbrot est déroutante : la question n’a pas de réponse. Mesurez la côte avec une règle de cent kilomètres, vous obtenez un chiffre ; avec une règle de dix kilomètres, un chiffre plus grand ; avec un décamètre, plus grand encore — et la suite ne converge vers aucune « vraie » longueur. Elle croît sans limite. Établi

Ce qui reste stable quand la règle change, c’est autre chose : un nombre D qui décrit le degré d’irrégularité de la courbe, et qui possède toutes les propriétés d’une dimension — sauf une : il n’est pas entier. Une côte n’est ni une ligne (dimension 1) ni une surface (dimension 2) ; elle habite entre les deux. Mandelbrot venait d’introduire en physique la dimension fractionnaire. Établi

1975 : un mot pour les formes brisées

Il manquait un nom à ces objets. Mandelbrot le forge en 1975, du latin fractus — brisé, irrégulier — pour le livre qu’il tire de ses cours au Collège de France : Les Objets fractals : forme, hasard et dimension, publié chez Flammarion. Fait rare pour un scientifique de sa génération : c’est en français que le mot « fractale » entre dans la langue, avant sa carrière mondiale. Une fractale est une forme dont chaque partie ressemble au tout — l’auto-similarité — et qui garde sa complexité à toutes les échelles d’observation. Établi

La géométrie de la nature

En 1982, la somme en anglais, The Fractal Geometry of Nature, ouvre sur un manifeste : « Les nuages ne sont pas des sphères, les montagnes ne sont pas des cônes, les côtes ne sont pas des cercles. » Pendant deux mille ans, la géométrie n’avait su décrire que les formes lisses — droites, cercles, sphères — qui n’existent à peu près nulle part dans la nature. Les fractales décrivent le reste : le relief des montagnes, la ramification des poumons et des rivières, la turbulence, les fluctuations boursières. Et l’ensemble qui porte son nom, exploré à l’ordinateur à partir de 1980, devient l’objet mathématique le plus reconnaissable du vingtième siècle. Établi

La carte n’est pas le territoire — démontré

Ce carnet a raconté Alfred Korzybski et sa maxime : la carte n’est pas le territoire. Chez Korzybski, c’est un avertissement épistémologique — nos représentations ne sont pas le réel qu’elles représentent. Mandelbrot en fournit, sans jamais citer Korzybski, la version quantitative : entre la carte et le territoire, l’écart n’est pas une imperfection qu’un meilleur cartographe résorberait. Il est structurel. Toute carte choisit une échelle, et pour un objet fractal, chaque échelle révèle du détail que la précédente écrasait. Le territoire est inépuisable ; la carte, par construction, ne l’est pas. La longueur « exacte » de la côte de la Grande Bretagne n’est pas un fait du monde que nous peinerions à connaître : c’est un artefact de la question. Établi

Le ciel est-il fractal ?

La question devait finir par se poser à la plus grande échelle qui soit. Les galaxies ne sont pas semées au hasard : elles dessinent des filaments, des amas, des murs et des vides — la toile cosmique, dont l’allure évoque irrésistiblement une fractale. Dans les années 1980 et 1990, certains cosmologistes, autour de Luciano Pietronero, défendent une thèse radicale : la distribution de la matière serait fractale à toutes les échelles, sans jamais devenir homogène. Si c’était vrai, le principe cosmologique — l’hypothèse fondatrice selon laquelle l’Univers, vu de suffisamment loin, est le même partout — s’effondrerait, et avec lui le cadre du Big Bang. Débattu

Les grands relevés de galaxies ont tranché. En 2012, l’équipe du relevé WiggleZ, menée par Morag Scrimgeour, mesure la transition sur un volume record de deux cent mille galaxies : la dimension fractale de la distribution rejoint la valeur 3 — celle d’un remplissage homogène de l’espace — à un pour cent près, au-delà d’environ cent mégaparsecs, soit plus de trois cents millions d’années-lumière. L’Univers est bien fractal en dessous de cette échelle d’homogénéité, et cesse de l’être au-delà, exactement comme le prédit le modèle cosmologique standard. Des voix dissidentes ont contesté la mesure jusqu’au début des années 2010 ; les relevés suivants, sur des volumes encore plus vastes, ont confirmé la transition. Établi

Mandelbrot, mort le 14 octobre 2010 à Cambridge, n’aura pas vu ce verdict — qui est en réalité un hommage : sa géométrie décrit la charpente de l’Univers sur trois cents millions d’années-lumière. Peu de mathématiciens peuvent en dire autant. Établi

Le statut de la cosmologie fractale a changé de camp deux fois. Conjecture séduisante dans les années 1980, hypothèse combattue dans les années 1990, elle est aujourd’hui tranchée dans les deux sens à la fois : oui en dessous de l’échelle d’homogénéité, non au-delà. Le statut passe de débattu à établi — et c’est la question de la côte de la Grande Bretagne, posée en 1967, qui a fourni l’outil pour le décider.

Prolonger la lecture

Des fractales de Mandelbrot à la toile cosmique

Le guide illustré L’Univers, dans la collection L’Univers dévoilé, consacre sa galerie de portraits aux bâtisseurs de la cosmologie moderne — Mandelbrot y figure — et raconte comment la distribution des galaxies dessine les plus grandes structures du réel.

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