L’Univers dévoilé

La physique moderne, sans équations

La collision qui n’aura peut-être pas lieu

ÉtabliDébattuSpéculatif

Depuis plus d’une décennie, la fusion de la Voie lactée et d’Andromède se racontait au futur simple : dans quatre à cinq milliards d’années, nos deux galaxies n’en feraient plus qu’une. On avait même baptisé l’enfant avant sa naissance. Une équipe vient de refaire le calcul en y mettant ce qui manquait — les barres d’erreur — et la certitude s’est dissoute : une chance sur deux, à peine plus.

Une certitude de manuel

Qu’Andromède se rapproche, on le sait depuis 1913 : Vesto Slipher mesurait alors la vitesse radiale de ce qu’on prenait encore pour une nébuleuse. Mais une vitesse d’approche ne suffit pas à prédire une collision — tout dépend du mouvement propre, ce déplacement minuscule sur le ciel qui dit si la cible fonce sur vous ou passera à côté. Pour une galaxie située à deux millions et demi d’années-lumière, il est si ténu qu’il a fallu attendre 2012 pour que le télescope Hubble le mesure : deux articles jumeaux (Sohn, Anderson et van der Marel, puis van der Marel et collaborateurs, Astrophysical Journal 753, 7 et 8) établissent que l’orbite est presque radiale — Andromède nous fonce dessus — et en tirent le verdict : collision, puis fusion en une galaxie elliptique. Établi

Le scénario est entré dans les manuels, les documentaires et les esprits. La galaxie à naître avait son nom, « Milkomeda », et sa date, environ quatre milliards et demi d’années. En 2019, une nouvelle analyse intégrant les premières données de Gaia confirmait : la fusion restait tenue pour certaine. Établi

Ce que l’équipe a changé : rien — et tout

L’étude qui renverse la table ne repose ni sur une donnée nouvelle qui contredirait les anciennes, ni sur une physique différente. Till Sawala et huit collaborateurs (Nature Astronomy 9, 1206-1217, 2025 ; déposée en 2024) reprennent les mêmes équations, les mêmes télescopes — Gaia et Hubble — et les meilleures estimations de masses. Leurs auteurs y insistent : appliqué aux mêmes valeurs d’entrée, leur calcul retrouve les résultats d’avant. Établi

Ce qui change est ailleurs : au lieu de prendre, pour chaque grandeur, la valeur la plus probable et de calculer une seule trajectoire, l’équipe fait varier les vingt paramètres du problème — masses, distances, vitesses, mouvements propres, profils des halos — à l’intérieur de leurs incertitudes de mesure, et tire cinquante mille avenirs possibles pour le modèle de référence. Les distributions sont même tronquées à deux écarts-types, un choix qui favorise légèrement la fusion et rend la conclusion d’autant plus solide. La certitude d’hier était un artefact de méthode : elle mesurait la trajectoire la plus probable, pas la probabilité de la collision. Les deux ne coïncident pas. Établi

Le bras de fer des satellites

Le couple ne danse pas seul. Le Groupe local compte deux autres masses qui pèsent sur son avenir : M33, le satellite d’Andromède, et le Grand Nuage de Magellan, le nôtre. Et les deux tirent en sens contraire. Ajouter M33 au calcul rapproche l’échéance : la probabilité de fusion monte vers les deux tiers. Ajouter le Grand Nuage la fait chuter vers un petit tiers — son orbite coupe perpendiculairement le plan du couple et communique à la Voie lactée un mouvement de travers, qui suffit souvent à faire manquer le rendez-vous. Établi

Dans le système complet — quatre galaxies, toutes les incertitudes —, le compte tombe à peine au-dessus d’une chance sur deux : 54 % avec les mouvements propres de Gaia DR3, 48 % avec ceux de Hubble et Gaia DR2. Et rien n’autorise à espérer que la vitesse transverse mesurée soit surestimée : sa valeur la plus probable, 76 kilomètres par seconde, est exactement celle qu’attendent les simulations cosmologiques pour un couple comme le nôtre. D’où la formule des auteurs : le sort de notre Galaxie est, littéralement, complètement ouvert. Établi

Deux destins, une crête

Le plus frappant est que les avenirs tirés au sort ne s’étalent pas en continu : ils se rangent en deux familles. Si les deux galaxies passent l’une de l’autre à moins d’environ deux cents kiloparsecs — quelque six cent cinquante mille années-lumière —, la friction dynamique s’en mêle : en traversant le halo de matière noire de sa voisine, chaque galaxie cède de l’énergie orbitale, l’orbite se resserre à chaque tour, et la fusion devient inévitable, avec un temps médian de 7,6 milliards d’années — plus tard que dans le récit classique. Au-delà de cette distance, la friction ne mord jamais : les deux spirales s’éloignent et vieillissent chacune de son côté. Deux destins tranchés, presque équiprobables — et rien entre les deux. Établi

Les fusions dont personne ne parle

Ironie du calcul : pendant que la grande collision devenait incertaine, une autre devenait inéluctable. Dans toutes les trajectoires simulées, le Grand Nuage de Magellan finit par fusionner avec la Voie lactée — médiane : un à deux milliards d’années selon le critère retenu. M33 rejoint Andromède dans 86 % des cas. La prochaine fusion de notre Galaxie n’est pas Andromède : c’est son propre satellite, et elle est pour bientôt à l’échelle cosmique. Établi

Où gît l’incertitude

Peut-on espérer trancher ? Le budget d’erreur dit où porter l’effort : ce sont les mouvements propres d’Andromède qui dominent. À l’intérieur de leurs marges actuelles se cachent des avenirs où la fusion est presque sûre et d’autres où elle est presque exclue. Mais l’étude porte une mise en garde : même en supposant les valeurs centrales exactes, sans aucune erreur, la fusion ne sort qu’à deux contre un — et si les mesures futures restent dans la zone la plus probable, leur précision accrue ne suffira pas à fermer la question. Les masses des quatre galaxies, elles aussi mal connues, pèsent tout autant. L’eschatologie galactique, concèdent les auteurs, n’en est qu’à ses balbutiements. Établi

Où en est-on ? Le résultat de 2025 est établi — publié, reproductible, code ouvert. Et c’est la collision elle-même qui change de statut : fait de manuel pendant treize ans, elle redevient débattue — à pile ou face sur dix milliards d’années. Le guide de la collection consigne déjà ce verdict, avec le chiffre rond des communiqués de presse, cent mille simulations ; l’article publié en écrit cinquante mille pour le modèle de référence, et c’est lui qui fait foi ici. Quant à la fin du monde galactique, les auteurs concluent d’un clin d’œil emprunté à Mark Twain : les annonces de la disparition prochaine de notre Galaxie étaient très exagérées.

Prolonger la lecture

Du Groupe local au superamas Laniakea : la carte complète de notre voisinage cosmique.

Le dossier L’Univers (guide illustré), dans la collection L’Univers dévoilé, raconte le Groupe local, la place de la Voie lactée dans la toile cosmique et l’avenir remis en jeu de sa rencontre avec Andromède.

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