ÉtabliDébattuSpéculatif
L’idée que la conscience provoque l’effondrement de la fonction d’onde a été prise au sérieux par von Neumann et par Wigner, puis abandonnée par presque tout le monde. En 2021, un philosophe de l’esprit et un philosophe de la physique l’ont reprise — non pas pour la défendre, mais pour la rendre assez précise pour qu’on puisse la réfuter. Ils ont commencé par en réfuter eux-mêmes la version la plus simple.
Le soupçon et son abandon
Le problème de la mesure tient en deux processus incompatibles. D’un côté l’équation de Schrödinger, linéaire, déterministe, continue. De l’autre l’effondrement en un état défini, non linéaire, indéterministe, qui ne survient que lors de certaines occasions dites de mesure. La théorie ne dit pas ce qui distingue ces occasions des autres. Établi
La réponse de von Neumann et de Wigner consistait à faire de la conscience de l’observateur le point de rupture de la chaîne. Elle a été écartée pour de bonnes raisons : elle ne se calculait pas, elle ne se testait pas, et elle plaçait au cœur de la physique une notion que la physique ne sait pas définir. Établi
Le lecteur de ce carnet a déjà rencontré ce soupçon sous sa forme la plus aiguë : deux physiciens qui s’appliquent la théorie quantique à eux-mêmes — et se contredisent.
Deux ingrédients qui n’avaient jamais été mis ensemble
David Chalmers et Kelvin McQueen partent d’un constat simple : les deux obstacles ont été levés séparément, sans que personne ne fasse la jonction. Débattu
D’un côté, il existe désormais une théorie mathématique de la conscience — la théorie de l’information intégrée de Giulio Tononi, qui associe à un système une grandeur chiffrable. On peut discuter sa valeur ; on ne peut plus dire qu’elle n’existe pas. De l’autre, il existe des modèles physiques d’effondrement dynamique, formulés comme des équations différentielles stochastiques : la localisation spontanée continue en est le représentant le plus étudié. Débattu
Leur proposition consiste à brancher l’une sur l’autre : faire de l’information intégrée la grandeur qui déclenche l’effondrement. La conscience cesse alors d’être un principe extérieur invoqué à la main. Elle devient un paramètre dans une équation. Spéculatif
La réfutation vient avec le modèle
Ce qui distingue ce travail de la plupart des propositions sur la conscience, c’est que ses auteurs n’attendent pas qu’on les critique. Ils publient l’objection en même temps que la théorie. Établi
L’objection porte un nom : l’effet Zénon quantique. Un système observé continûment ne peut pas évoluer — la mesure répétée le fige dans son état. Or si un système conscient effondre en permanence les superpositions qui le traversent, il s’auto-observe sans relâche, et devrait se retrouver gelé. Les versions simples de la théorie sont falsifiées par cet effet, et Chalmers et McQueen le disent sans détour. Débattu
Des versions plus complexes échappent au piège et restent compatibles avec les données expérimentales connues. Mais leur complexité est le prix payé : ce ne sont plus les hypothèses élégantes qui survivent, ce sont les hypothèses aménagées. Débattu
La partie qui change tout : c’est testable
Un modèle d’effondrement lié à l’information intégrée fait une prédiction différente de la mécanique quantique standard dès qu’on manipule un système dont l’information intégrée est élevée. Les auteurs soutiennent qu’en principe, des versions de la théorie peuvent être testées par des expériences sur ordinateur quantique. Spéculatif
Il faut mesurer ce que cette phrase déplace. Depuis Wigner, l’hypothèse de l’effondrement par la conscience appartenait au domaine des positions philosophiques : on la trouvait séduisante ou absurde, on ne la mettait pas à l’épreuve. La rendre expérimentale, même en principe, même à un horizon lointain, la fait changer de catégorie. Débattu
Ce que les auteurs revendiquent — et ce qu’ils ne revendiquent pas
La conclusion de leur article mérite d’être citée dans son intention exacte, parce qu’elle est rare. Ils n’affirment pas que les interprétations par effondrement conscient sont manifestement correctes. Ils affirment qu’il y a là un programme de recherche qui mérite d’être exploré. Établi
C’est une position modeste et elle est difficile à tenir, parce qu’elle ne satisfait personne : trop spéculative pour les physiciens qui considèrent le dossier clos depuis cinquante ans, trop technique pour ceux qui cherchent dans la physique quantique une légitimation de l’esprit. Le texte a d’ailleurs paru non pas dans une revue de physique mais comme chapitre d’un ouvrage collectif de philosophie, dirigé par Shan Gao chez Oxford University Press. Établi
Un précédent, et une descendance
L’idée de faire de l’information intégrée la cause de l’effondrement n’est pas née là : Kobi Kremnizer et André Ranchin l’avaient formulée dès 2015 dans Foundations of Physics. Chalmers et McQueen ont, eux, poursuivi le fil de l’objection Zénon dans un texte ultérieur. Le dossier n’est donc ni isolé ni clos — c’est une petite littérature, cohérente, qui progresse en s’objectant à elle-même. Débattu
Cet article ne prend pas parti, et il faut expliquer pourquoi : il n’existe à ce jour aucune donnée expérimentale qui départage ces modèles de la mécanique quantique standard. Ce qui est remarquable ici n’est pas la thèse — elle a plus de soixante ans et reste minoritaire. C’est la méthode. Une idée réputée invérifiable a été reformulée jusqu’à produire une prédiction fausse, laquelle a éliminé sa version simple. C’est exactement ainsi qu’une spéculation devient une science : en commençant par se rendre réfutable, et en acceptant d’être réfutée en partie.
Sources. Chalmers, D. J. & McQueen, K. J., « Consciousness and the Collapse of the Wave Function », dans S. Gao (dir.), Consciousness and Quantum Mechanics, Oxford University Press (2022), DOI 10.1093/oso/9780197501665.003.0002 ; prépublication arXiv:2105.02314 (5 mai 2021). Kremnizer, K. & Ranchin, A., « Integrated Information-Induced Quantum Collapse », Foundations of Physics 45, 889-899 (2015). Tononi, G. — théorie de l’information intégrée, présentée dans le dossier Le Baiser Quantique. Wigner, E. P., « Remarks on the Mind-Body Question », dans I. J. Good (dir.), The Scientist Speculates, William Heinemann, Londres (1961).
Prolonger la lecture
Ce que la physique quantique autorise à dire de la conscience — et ce qu’elle interdit.
Le dossier Le Baiser Quantique, dans la collection L’Univers dévoilé, confronte les théories quantiques de la conscience aux objections qui leur sont opposées, sans conclure à leur place.